BRUNO ARMIRAIL : « JE NE PEUX PLUS PRENDRE DE SAUCISSON »

Il est l’un des rares coureurs du WorldTour à ne pas avoir d’agent. C’est seul que Bruno Armirail a séduit avant le dernier Tour de France les dirigeants de la Visma-Lease a Bike. Il le doit à ses qualités de rouleur et de grimpeur, ainsi qu’à son sens du sacrifice pour ses leaders. Son plus grand défi est désormais d’apprendre l’anglais afin d'être le plus à l'aise possible dans son nouvel environnement. Pour la partie vélo, le Pyrénéen de 31 ans sait ce qu’il a à faire. À l’occasion de la journée médias de la formation néerlandaise, ce mardi à la Nucia, sur les hauteurs de Benidorm, en Espagne, il s’est confié à DirectVelo sur cette nouvelle aventure. 

DirectVelo : Comment se passent tes premiers pas chez Visma-Lease a Bike ?

Bruno Armirail : La barrière de la langue est pour le moment un petit peu compliquée. Ce n’est quand même pas facile de s'expliquer, de pouvoir se faire comprendre et de comprendre non plus, mais petit à petit, ça va le faire. Il y a quand même trois autres coureurs français dans l’équipe (Louis Barré, Christophe Laporte et Axel Zingle, NDLR). Wout (van Aert) et Matteo (Jorgenson) parlent aussi français, comme quelques membres du staff.

Avec qui partages-tu ta chambre pendant les stages ?

Avec Christophe pour le premier en décembre, et actuellement avec Edo (Affini). On parle en anglais, ce n’est pas facile mais ça va aller. 

Tu sais que tu rejoins l’équipe depuis la fin juin. As-tu bûché depuis ?

Je commençais à l’apprendre chez Decathlon car ça parlait déjà un petit peu anglais. Je me disais les six derniers mois que ça me serait utile. Mais c'est quand même dur d'apprendre une langue à 31 ans. Je prends des cours en visio avec une prof, via d’ailleurs l’UNCP que je remercie. J’aime moins les applications. J’ai aussi des livres mais ça ne rentre pas de cette manière. C'est quand même cool de pouvoir le travailler et progresser parce que ça fait partie de mon travail.

« ICI, ILS SAVENT CE QU'ILS FONT »

Sur le plan sportif, observes-tu des changements par rapport à ce que tu as connu par le passé ?

La méthode d'entraînement est peut-être un peu différente. Pour l'instant, je fais moins d'heures mais c’est un peu plus dur. Il y a des équipes qui font 5, 6 ou 7 heures au stage de décembre. Nous, je pense que le maximum, ça a été 5 heures et c’était une fois. Il est vrai que je ne vais pas courir avant Paris-Nice, j'étais toujours dans le groupe qui roulait un petit peu moins. Mais même les autres, ils ne s'entraînaient pas aussi longtemps que ce que j’ai connu.

Est-ce que ça a été une surprise pour toi ?

Oui, quand même parce que j'avais l'habitude de rouler beaucoup avant. Ce qui change aussi, c’est qu’on maintient un bon rythme d'entraînement après ce premier stage. Avant, j’avais une semaine beaucoup plus légère pendant la période de Noël après le gros bloc du stage. Cette fois-ci, j’ai gardé le même rythme que lors du stage.

As-tu observé d’autres changements ?

Je trouve qu’ici, il y a moins de pression même si je n’ai pas encore été en course. Pour revenir sur l’entraînement, je sais que dans les autres équipes, c'est limite à celui qui en a fait le plus par rapport aux autres. On regarde combien ils ont fait et si c’est 5h30, on va faire 6h. On ressent du coup une certaine pression. Alors qu'ici, ils savent ce qu'ils font. Sinon, niveau alimentation, c'est sûr que ça a changé un petit peu mes habitudes.

C’est-à-dire ?

Je ne peux plus prendre de saucisson au petit-déjeuner, le midi et le soir. Ni même du pâté ni du boudin (sourire). Plus sérieusement, nous travaillons avec une application très précise. On mange beaucoup en quantité mais peut-être un peu mieux. Quand on arrive d’une sortie pendant un stage, on a notre nom devant une assiette déjà prête avec du riz, des protéines, et des légumes. Sans oublier l'assaisonnement qui est déjà prêt, donc c'est quand même aussi du confort.

Ce n’est pas un peu lourd ?

On verra comment ça se passe à la maison. Nous en avons déjà parlé avec l’équipe. Quand il faut être affûté, je le suis. Ce n'est pas ma première année chez les pros. Je commence à savoir quand il faut serrer la vis. Mais sur les courses, ça peut être un confort d’être accompagné de cette manière.

« FAIRE UNE TRÈS LONGUE CARRIÈRE »

Quelles sont tes ambitions pour cette saison ?

Je veux conserver le titre de Champion de France chrono. J'aimerais bien gagner une étape sur une course. Si c’est sur le Tour de France, ça serait parfait. Je suis aussi content quand j’aide un leader ou un gars de l’équipe à gagner, comme David Gaudu sur la Vuelta. Je préfère faire une très longue carrière à gagner très peu de courses, mais être un élément indispensable et que tout le monde veut en tant qu'équipier, plutôt que courir pour moi, aller gagner deux ou trois courses, ne pas être apprécié et ne pas durer longtemps. 

À quoi va ressembler ton programme ?

Je vais en altitude, au mois de février, puis j’enchaîne Paris-Nice, le Tour de Catalogne et le Tour du Pays basque. Puis il y aura un peu de repos, de l’altitude au mois de mai, le Dauphiné, le chrono du Championnat de France, peut-être l’épreuve en ligne et donc le Tour.

Sur le Tour, tu auras sûrement moins de liberté que par le passé…

On n'en a pas parlé encore ou alors je n’ai pas compris comme c'était en anglais (sourire). J’ai toujours été un peu lieutenant. Pourquoi pas aller en échappée pour servir de point d'appui. Chez Decathlon, on avait un peu plus de liberté dans le peloton. J’ai vu comment la Visma-Lease a Bike courait les autres années. Quand un Visma sort, un UAE va dans sa roue. Je veux en tout cas aider mes leaders au maximum pendant la saison. Je serai un élément très important sur les contre-la-montre par équipes, ils me l’ont dit, et j’ai envie de bien faire sur les chronos individuels. Mais on n’en a pas parlé beaucoup de tout cela avec l’équipe.

C’est curieux, non ?

On ne m’a pas dit “il faut que tu fasses Top 5 lors du chrono du Tour ou sur le chrono de l’UAE Tour”. Par le passé, on me le disait dès décembre. On me parlait de points, ici ce n’est pas le cas. Si j’aide à faire gagner quelqu'un, je ne vais pas marquer de points.

« PLUS D'APPRÉHENSION QUAND JE SUIS ARRIVÉ À L'ARMÉE »

Tu côtoies désormais Jonas Vingegaard mais avec ton détachement, ça ne doit pas beaucoup t‘émoustiller…

J'ai été porteur du maillot rose sur le Giro, pas encore lui, et il n’a jamais été Champion de France (sourire). Franchement, pour moi, c'est un coureur comme un autre même si bien sûr il a gagné plusieurs Grands Tours. C'est sûr que ça va être plus impressionnant en course de le côtoyer. Je pense que ça sera plus impressionnant qu’en stage où c’est une personne comme une autre. C’est quelqu'un de super accessible et gentil. Il y a aussi Wout, Sepp (Kuss) ou Matteo (Jorgenson) qui ont tous de beaux palmarès. Ce sont des personnes comme nous. J’arrive ici à 31 ans, ça aurait peut-être été différent avec dix ans en moins. J’avais plus d’appréhension quand je suis arrivé à l’Armée de Terre où il y avait Benoît Sinner, Romain Combaud… En arrivant ici, je suis moins réservé sauf pour l’anglais… (sourire)

En parlant de l’Armée de Terre, aurais-tu imaginé, au moment où tu n’avais pas été conservé, être près de dix ans plus tard dans une des toutes meilleures équipes du monde ?

Il faut toujours y croire sinon, c'est sûr qu'on ne progresse pas même si bien sûr il faut être réaliste. Je ne dis pas de penser à remporter le Tour de France, mais il faut toujours croire à pouvoir gagner de belles courses. Sinon, après mon accident, je n’aurais pas remporté le Grand Prix de Saint-Etienne. J'ai toujours travaillé énormément pour pouvoir y arriver. C'est sûr que c'est beaucoup de sacrifices. On « vit » moins que certaines personnes. Parfois, ma copine me dit “regarde, ce coureur-là, il fait ça, ça et ça avec sa famille”. Oui, il profite mais derrière, il se retrouve sans contrat. C’est sûr que je profite peut-être moins que d’autres, mais j’essaie de faire en sorte de chercher à progresser et que ma carrière soit la plus longue possible. 

2026-01-14T07:19:32Z